--Le sourire retrouvé d’Ariano pour Juliette

Le sourire retrouvé d’Ariano pour Juliette

Qui peut savoir ce qui est enfoui, caché, silencieux au fond de chacun de celles et de ceux que nous rencontrons ? Une histoire compliquée, un drame peut-être ? Dans toute relation, au nom du « principe de précaution », la bienveillance est une bonne idée… 

Ariano se réveille très tôt ce matin-là.
La maison est encore endormie.
Le jour est tout juste en train de se lever.
Il prend le temps de faire chauffer un café dans lequel il met deux sucres.
En tournant la petite cuillère dans la tasse, il laisse ses pensées aller librement.
Il ira appeler Françoise au dernier moment.

Il fera bien attention de faire doucement pour ne pas réveiller Juliette.
Elle n’avait pas été dupe en le voyant préparer la veille son matériel de pêche.
Cela avait été si difficile de lui faire comprendre qu’elle ne viendrait pas avec eux.
Et qu’elle ne ferait pas partie de l’escapade au bord de la Tardoire.
Cela l’avait un peu perturbée avant de s’endormir.
Et elle s’était surprise à jalouser sa sœur qu’elle aimait pourtant sans réserve.
Puis le sommeil était venu…
Apaisant, réparateur.
Effaçant les vilaines pensées, pour laisser place à d’autres rêves.
– J’irai moi aussi, la prochaine fois.

Seule l’aînée, Françoise, accompagnerait donc son papa au bord de la rivière.
C’était une récompense pour rien.
Quelque chose de gratuit.
Simplement un cadeau pour ce qu’elle était : belle, vive, gentille, intelligente, pétillante.
Et puis c’était l’aînée.
La grande. La première. Françoise !
Et tous ne découvrent pas les mêmes choses en même temps, avait dit Jannick, la maman.

Ce sera sans Juliette

C’était la première fois que Françoise serait associée à la passion de son papa.
Quand il était revenu de la pêche, la semaine d’avant, Jannick avait préparé les poissons.
Françoise avait posé de nombreuses questions,
Pertinentes et étonnantes,
Sur la rivière, sur la pêche, sur les truites.
Elle s’était montrée très excitée par le sujet.
– Quand on pêche les mamans truites, est-ce que les enfants des truites sont tristes ?
– Qui s’en occupe après ?
– Comment elles font pour s’accrocher au fil ?
– Elles ont mal quand on les attrape ?
Ariano avait été très surpris de l’intérêt de sa fille pour cette activité de loisir peu féminine.
Et cela avait dissipé le petit regret de n’avoir pas eu le garçon qu’il souhaitait.

Rassurée par son père, Françoise avait conclu que c’était bon les truites.
Et qu’elle aussi voudrait aller les pêcher.
Alors aujourd’hui c’était le grand jour.
Le plus beau jour de sa vie, sans doute.
Partir à la pêche avec son papa.
Rien que tous les deux ! Un peu comme des amoureux.
Elle réfléchissait déjà à ce qu’elle raconterait aux autres enfants de l’école.
C’est sûr, aucun d’entre eux n’avait jamais pêché.
Elle serait la première de sa classe à l’avoir fait, et tout le monde l’écouterait.
Même la maîtresse l’écouterait…

Le jour pointe maintenant et la lumière se fait insistante dans l’interstice du volet.
Ariano sort de ses rêveries, heureux de la journée qui l’attend.
Il monte tout doucement l’escalier qui mène à la chambre des filles.
Il tape sur l’épaule de Françoise qui ne se fait pas prier pour ouvrir les yeux.
Lui fait « chut » en posant son index sur ses lèvres.

L’au revoir de Juliette à sa sœur

Aucun des deux ne voit dans le lit d’à côté, les paupières de Juliette s’ouvrir très légèrement.
Elle était restée vigilante pour ne rien rater de la scène du départ.
Elle chuchote dans ses pensées.
– Au revoir Françoise. Tu as de la chance !
– Je ne t’en veux pas, tu sais.
– Amuse toi bien et à ce soir…

Françoise dévale l’escalier. Sans bruit.
Elle enfile un short, des sandales et sur son tee shirt elle passe un chandail.
La fraîcheur du matin est encore sensible en Charente, en ce début du mois de juin.

Jannick est descendue, à son tour dans la cuisine.
Elle sert à Françoise un grand bol de chocolat et lui prépare deux tartines.
Puis elle s’affaire autour du réfrigérateur.
Afin de mettre une dernière main au pique-nique qu’elle a préparé la veille.
Elle ne peut s’empêcher de réciter toute une litanie de recommandations.

Ariano est dans ses ultimes préparatifs et se concentre pour ne rien oublier.

Jannick appelle sa fille qui a emboîté le pas de son père et part déjà vers la voiture.
– Sois gentille avec papa et ramenez nous de belles truites.
– Oui, maman, c’est promis, je vais en pêcher au moins dix, grosses comme ça ! Pour toi.
Jannick entoure de ses bras Françoise revenue vers elle pour l’embrasser.
Elle se surprend à la serrer un petit peu plus fort que d’habitude.
– Allez au revoir maman, il faut que j’y aille !

Dans la voiture, les mains serrées entre ses genoux, Françoise reste silencieuse.
Quand Ariano tourne à gauche après le village de Vouthon, la journée commence vraiment.
La petite route de la vallée de la Tardoire leur fait la fête et leur souhaite la bienvenue.
Dès qu’il reconnaît l’endroit, Ariano fait une rapide manœuvre pour garer la voiture.

Une pensée pour Juliette

Françoise sent monter en elle quelque chose qu’elle n’a jamais connu.
De la fierté mêlée à une joie intense et un rire soudain qui sans explication perce le silence.
Elle sort de la voiture tout excitée, décidée à ne rien perdre de ce cadeau inespéré.

L’eau de la rivière coule en contrebas au gré de courants qui rythment son débit.
Le bruit de l’eau sur les rochers monte jusqu’à la route.
Un bruit de fond qui s’amplifie au fur et à mesure qu’on se rapproche de la rive.

Ils rejoignent l’endroit où depuis des années, Ariano a pris ses habitudes.
Ils y déposent les paniers, les cannes, les épuisettes et la petite boîte d’appâts naturels.
Le soleil commence à monter au-dessus de leurs têtes.
C’est vraiment une belle journée !

Ariano installe ses cannes sous le regard attentif de Françoise.
Elle ne perd rien de tout ce qu’elle découvre.
Et n’avait pas imaginé que son père sût faire tous ces gestes avec tant de minutie.
Françoise se sent grande et, à cet instant précis, a une pensée pour sa petite sœur Juliette.
Elle viendra avec elle la prochaine fois et le plaisir n’en sera que plus intense.
Oui, Juliette lui manque, et sa maman lui manque…
Sans doute qu’un bonheur ne peut être complet que lorsqu’il est partagé par tous.
Mais sans doute aussi que le bonheur ne se laisse goûter qu’à petites gorgées.

Après le pique-nique, Ariano propose à sa fille de lui installer une canne qu’elle surveillera.
Françoise est enthousiasmée par cette idée.
Elle assiste aux préparatifs et écoute avec une attention redoublée toutes les consignes.
Puis elle s’installe sur un petit pliant sans quitter des yeux le bouchon qui flotte sur l’eau.

La grande sœur de Juliette

Ariano est fier, heureux de cet instant magique.
Partager ce moment fort avec sa fille lui offre une occasion de paix et de ressourcement.
Il la regarde longuement et l’imagine dans quelques années.
Elle fera des études, c’est certain.
Et n’aura pas à subir les quolibets adressés à ceux qui viennent d’ailleurs.
Françoise est d’ici. De Montbron.
Elle n’est pas née à Monticchiello, là-bas en Toscane.
Françoise deviendra une femme respectable et respectée.
Elle trouvera sans doute un amoureux et peut-être même qu’un jour elle sera médecin.
Ses yeux, son sourire, son innocence, tout participe à une beauté encore discrète.
Une beauté en marche. Une marche que plus rien ne peut arrêter !

Ariano fait maintenant quelques pas le long de la Tardoire.
Il pense que quoiqu’il puisse lui arriver maintenant, il a réussi sa vie.
Jannick lui a confirmé il y a quelques jours qu’elle attendait un troisième enfant.
A coup sûr, ce sera un garçon, cette fois.
Quoique finalement ses deux filles l’ont comblé.
Et une troisième pourrait se présenter sans risquer de lui gâcher son plaisir.
A trente ans, Ariano aime sa femme, ses filles et son travail d’ébéniste.
Il est généreux, sait ce qu’il doit à la vie et lui en est reconnaissant.

Le drame

C’est alors qu’un grand cri le tire de ses pensées.
– Bon sang ! C’est Françoise…
Françoise vient de glisser dans l’eau.
Elle s’était levée de son siège.
Et s’était approchée de la berge pour mieux surveiller le bouchon.
Elle se débat entraînée maintenant par le courant et happée par les tourbillons.
Le bruit de la rivière sur les rochers semble avoir pris une amplitude inhabituelle.
Et les cris de Françoise sont comme étouffés.
– Papa ! Papa !
Ariano se jette à l’eau.
Emportée, Françoise s’éloigne en se débattant.

Ariano voit rapidement que la partie est perdue… Pour toujours !

Les secours sortent de l’eau, le petit corps sans vie de Françoise.

Ariano la prend dans ses bras.
La serre tout doucement.
Et de gros sanglots viennent interrompre le silence pesant.
Il se voit un instant, en train d’annoncer la nouvelle à sa femme.
Il ne pourra pas, il n’en aura pas la force.

Et puis il faudra affronter dans le village et surtout à la menuiserie, le regard des autres.
Dont on ne sait pas bien s’il est chargé de fausse compassion ou de vrais jugements.
La culpabilité lui colle à la peau.
Il n’est plus rien.
Même plus un papa sur qui on pourra compter.
Même plus un mari digne de confiance.
Tout s’écroule en un instant.
D’un coup.
Sans prévenir.
Sans avoir pu s’y préparer.

Le drame enfoui

Il voudrait à son tour disparaître dans ce maudit trou où on vient de retrouver Françoise.

Pourquoi ? Pourquoi ? répète-t-il sans cesse en pleurant.
Mais pourquoi Françoise ? Pourquoi ma fille ? Pourquoi moi ?
Le vide, la solitude et la honte s’imposent comme seules réponses à ses « pourquoi ».
Les mots ne viennent pas pour traduire l’intraduisible.
Existent-ils d’ailleurs ?
Et la souffrance se fait d’autant plus forte qu’elle se referme sur lui sans pouvoir être partagée.

A son arrivée à la maison, quand Jannick le prend dans ses bras, l’étreinte dure toute une vie.
Une vie brisée, mais une vie à vivre encore.
Ils pleurent de longs moments enlacés dans leur malheur.
Le pire s’est invité chez eux.
Ensemble ils soigneront leurs blessures.
Et cette perspective devient leur espérance.

Elle reste là longtemps à les regarder, sans vraiment comprendre leur douleur et leurs larmes.
Dans l’entrebâillement de la porte, Juliette ne peut imaginer ce qui vient d’arriver…

Plus jamais il ne sera question de cette journée de pêche.
Une chape de plomb a définitivement recouvert les circonstances du drame.
Il est désormais impossible de parler à haute voix de Françoise.
Elle reste enfouie dans le cœur de chacun, sans qu’elle ne puisse en sortir.

Quelques mois seulement après, Jannick accouche d’une petite fille.
Un autre enfant pour redire la vie.
Pour chasser la Tardoire des pensées obsédantes.
Et pour qu’Ariano puisse à nouveau sourire à Juliette.

Norbert MOUIREN

Contact : contact@motsenliberte.fr

Illustration photo : Pierre GABLE

Un Commentaire

  1. Claude Gallioz 29 mars 2017 à 07:05 - Répondre

    Une histoire bien menée sur la dureté de la vie. Je te félicite.
    Claude

Je réagis à cet article !